Mon bien cher frère Samy,

C’est peu dire que tu nous manques, à nous tes amis de tous les sangs, de presque toutes les convictions et milieux !

Ta voix de stentor, ton physique de body guard, ton appétit de vivre colossal, ton sens de l’amitié et ta générosité ont fait de toi un être si attachant !

Enfant du champ de ruines de la tragédie algérienne, tu consacras ta vie à construire.

Architecte, tu me décrivais patiemment tes œuvres en cours, tâchant de me donner une idée de la perspective, moi qui n’ai jamais vu et pour qui dessiner en trois dimensions relève de l’incompréhensible.

Amoureux de l’Algérie, tu étais plein de gratitude pour la France, ses valeurs, ses idéaux, son art de vivre. Elle avait pris ton père à ta prime jeunesse mais jamais des mots de haine ou de vengeance ne sont sortis de ta bouche.

Ce que tu souhaitais, ardemment et absolument, c’était la reconnaissance, par la République française  de l’assassinat de ton père par des militaires français en charge du maintien de l’ordre à Alger. Toute ta vie, tu n’as eu de cesse de chercher la vérité sur cet assassinat extra-judiciaire et sur tous les autres.

Ton père n’était ni un tueur ni un terroriste. C’était un intellectuel pétri des valeurs universelles françaises qui aspirait à vivre en homme libre dans un pays libre et aurait préféré de beaucoup y parvenir pacifiquement.

De courrier en colloque, de conférences en articles, tu as fait partie de cette chaîne de chercheurs de vérités qui permettent que cette page épouvantable se tourne un jour.

Tu n’auras pas vécu assez pour voir la concrétisation de tes efforts bien que tu n’ais jamais douté qu’ils seraient un jour couronnés de succès.

Tu as mis beaucoup d’espoir dans l’élection de François Hollande. Comme moi, tu étais persuadé qu’il serait le Président de la reconnaissance par la France de sa part d’ombre en Algérie. Force nous a été de constater qu’il n’en a rien été. Était-ce encore trop tôt ?

Pour toi en tout cas, pour ta maman, c’était trop tard.

Ton ami Benjamin Storah a continué le combat et le Président Macron a permis de faire des pas de géants sur le chemin de la vérité historique. Ce faisant, il a porté la France à la hauteur qu’elle n’aurait jamais dû quitter !

Des efforts restent à faire : Les archives peinent à s’ouvrir, les morts et les dégâts occasionnés par les essais nucléaires français n’ont toujours pas été inventoriés. Le silence coupable des responsables français devant la disparition des « harkis » et de nombreux français d’Algérie reste à expliquer et à reconnaître.

Il n’en demeure pas moins que, à la veille du soixantième anniversaire de la fin du conflit, la France est en passe d’avoir fait sa part du chemin.

Tu m’as souvent raconté la générosité et l’altruisme de ces français qui t’ont aidé à quitter l’Algérie, t’ont accueilli et protégé. Mais tu n’es jamais parvenu à te départir d’un voile de tristesse qui, de loin en loin, terminait précipitamment un éclat de rire homérique ou te faisait exhaler un soupir qui en disait plus long qu’un discours.

S’il est un paradis, je ne doute pas que tu y sois car, pour toi, l’enfer, ce fut l’enfance que l’on t’a volée.

Repose désormais en paix cher Samy ! Comme tu l’avais prédit, la France et l’Algérie vont bientôt parler d’un avenir commun et pacifié. Tu y auras mis ton petit grain de sable.

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