Ce que les mots disent et ce que les mots ne disent pas

Les mots parlent. Ils parlent à travers les registres que l’auteur choisit d’employer. Dans le cas d’Autisme, c’est la cohabitation d’un registre des plus familiers et d’un registre très soutenu qui frappe. Le spectre des niveaux de langage est déployé d’un extrême à l’autre et cela confère à l’emploi des termes vulgaires une forme de brutalité. Cette brutalité n’est autre qu’une déclinaison, sur le langage lui-même, de la brutalité qui s’exerce sur le principal narrateur du récit, le père d’Henrique, enfant autiste.

Or, les mots parlent même quand ils ne sont pas prononcés. C’est le cas du mot que Valerio Romao a choisi pour titre, «autisme», qui ne figure nulle part dans la première moitié du récit. L’auteur valse autour des dénominations sans y recourir. En effet, nommer, c’est déjà atteindre un stade de conscientisation et d’acceptation que le rejet du principal narrateur, le père, rend difficilement accessibles.

Ainsi, Autisme est un livre sur le mutisme. Un livre sur les mots qui parlent quand on ne peut pas parler. C’est un mutisme à double face : le mutisme de l’enfant (dont l’étymologie infans est ici plus qu’adaptée), muselé par son anormalité, et le mutisme d’un père dans le déni.

Il est d’ailleurs révélateur d’un autre aspect du texte qu’Henrique, personnage apparemment central du récit, ne prenne pas une seule fois la parole. Son silence creuse un trou dans le texte, une absence qui démontre que le cœur du récit se situe ailleurs.

Un livre sur l’autisme, ou un livre sur le couple face à l’autisme?

Ce qui se joue dans ce récit n’est pas le drame d’un enfant différent, face au carcan de la normalité – du moins pas seulement. On y assiste, certes, à la comédie absurde des charlatans, aux échanges impossibles avec le personnel éducatif, le personnel de santé. Toutefois, ce qui se joue surtout, c’est le drame d’un couple qui se délite parce que la disposition au sacrifice de chaque parent pour Henrique n’est pas la même, et parce qu’après tout, peut-être vivaient-ils mieux avant. Toute la question est de savoir quelle importance accorder à cet « avant ».

Le lecteur vit le drame à travers tous les prismes, excepté celui d’Henrique. Les points de vue alternent, il s’agit tour à tour du point de vue de la mère, du père, ou de celui des grands-parents, à travers le regard du grand-père. Qu’il soit question de la génération des parents ou de celle des grands-parents, il semble que l’histoire se répète : l’histoire d’un fossé qui se creuse au sein du couple ; l’histoire de la distance, des non-dits qui gangrènent la relation. Est-ce vraiment la même histoire qui se répète ? Il s’avère au contraire que l’histoire parentale s’écrit en réaction à l’histoire vécue par les grands-parents.

Un bouquet final à l’image de l’ensemble du texte

Sur les dernières pages d’Autisme se cristallisent les procédés narratifs qui ont parsemé l’ensemble du texte. Le lecteur est plongé dans une narration hachée, entrecoupée de visions, de souvenirs, de monologues de la mère face à l’enfant, d’échanges à plusieurs voix entre le psychiatre, le père, entre la mère, le père. Un feu d’artifices de voix plurielles qui se fondent peu à peu en une seule voix, celle du père qui se retrouve enfermé dans toutes les contradictions qui l’agitent.

Valerio Romao nous livre ainsi un bouquet final à l’image de la radicalité de son texte, qui connaît son paroxysme dans la pulsion de mort paternelle. C’est un récit de la crudité car tout ce qui est censé être indicible est révélé au grand jour de l’écriture, dans l’aveu direct, dans la conscientisation de ce qui est supposé demeurer inconscient : haine, frustration, amertume. Et enfin, déchirement de la séparation.