À vous, cher ami lecteur, qui n’attendiez pas ou plus le retour de ma prose sur la toile, et qui me faites cependant l’honneur de m’accorder votre bien le plus précieux, des fragments de votre temps, je veux dire ma gratitude de vivre dans ce pays, dans cette ville, et en ce temps !

Je déraisonne ?

Ne s’est-il pas récemment produit deux actes ignobles ?

À moins de deux kilomètres de ma maison, une femme juive de 85 ans ne vient-elle pas de succomber aux coups d’un voyou, enveloppant son crime odieux dans une gangue d’anti-sémitisme ?

Un gendarme ne vient-il pas de donner sa vie pour sauver une mère de famille des griffes d’un malade de la haine, enveloppant son crime dans une gangue de salafisme ?

Certes ! Ce ne sont là que deux atrocités parmi celles qui jalonnent l’actualité de notre planète… ou de ce qu’il en reste. Nul doute que demain, ces crimes seront chassés de l’actualité par d’autres. Nul doute qu’en maint journaux fleuriront les mots de massacre, d’abomination, de tuerie et d’assassinat, sous les larmes des survivants. Et pourtant, si l’on en croit Steven Pinker[1], à l’échelle du monde, la violence n’a jamais cessé de reculer ! Que l’on songe aux temps des supplices sur une roue, au temps des pendaisons pour ceci ou cela, ou à ceux des guerres de cent et sept années. Et si nous laissions de côté l’étude des arguments de ses détracteurs, John Gray et François Cusset, pour observer combien le bonheur existe ?

Je le rencontre chaque jour, fugace, mais d’autant plus intense qu’il est microscopique !

C’est de lui dont j’aimerais vous entretenir dans ce blog.

Sans renier mes convictions, sans perdre de vue l’idéal pour lequel je me bats, je veux donner à voir la capacité de transformer la faiblesse en force, le neutre en positif.

Un soir, je me suis décidé à me rendre au théâtre de Jazet, pour voir « un mois à la campagne » de Tourguenief. Ce théâtre est le plus ancien de Paris. Un formidable écrin pour de merveilleux comédiens, qui restituent l’âme russe et la complexité des sentiments humains en vase clos. Sortant comblé et le sourire aux lèvres, je rentrais à la maison par mon moyen de transport favori : le voyant stop.

Qu’est-ce que le voyant-stop ?

Il s’agit d’emprunter un voyant, de lui demander assistance pour franchir passages piéton et autres escaliers, puis, dès que nos routes se séparent, d’en emprunter un autre. Jusqu’à arriver à destination !

Ce soir, je n’ai même pas eu besoin de demander. Un spectateur âgé, qui plus est survivant d’un récent accident cérébral, m’a accompagné la moitié du chemin ! Un jeune oranais issu de l’aide sociale à l’enfance lui a succédé. Ce petit bonhomme, arrivé en France seul à 13 ans, en a aujourd’hui 18. Il parle allemand, espagnol, français et arabe d’Algérie, avec un enthousiasme communicatif. Pourquoi est-il parti de son pays ? « Parce que en Algérie, loisir commence par un « m », et tout le monde le sait ! »

Il a appris la boulangerie, et s’apprête à travailler !

En attendant, il vit dans un hôtel. Est-il réfugié politique ? Économique ? Les nomenclatures sont dérisoires. Il veut vivre ! Vivre passionnément, et comme les jeunes d’aujourd’hui, télécroquer la vie !

Je ne sais comment le vieil homme appuyé sur sa canne et le juste majeur émerveillé d’être à Paris s’affranchiront de leurs difficultés. Je suis certain que la France est riche des deux, et qu’elle doit tout faire pour continuer à donner une place à ceux qui n’en ont pas ailleurs. C’est ainsi que jadis elle fut grande, c’est ainsi qu’elle le redeviendra, n’en déplaise aux conservateurs de tous les mondes !

[1] La part d’ange en nous, Les Arènes, 2017