C’est l’histoire d’un fort révélateur retournement, au moins sur le plan symbolique. Dans l’histoire tumultueuse de notre démocratie, un abîme récurrent existait entre le sommet de l’Etat et les citoyens, comme si par une étrange malédiction les instances émanant de ces derniers ne pouvaient, quoi qu’on fasse, coïncider correctement avec leur volonté et leurs attentes. De Gaulle, conscient de la faille majeure sur laquelle son œuvre était bâtie, voulut réformer le Sénat pour y inclure les corps intermédiaires tisseurs de lien social. Et le paya de son poste.

L’instance chargée de remédier à cette défaillance durable a subi les vicissitudes d’un sort qui la dépassait et eut une marge d’action restreinte à sa plus simple expression. Le Conseil national économique créé en 1925, supprimé puis rétabli, renommé à plusieurs reprises au gré des fluctuations des centres d’intérêt des chefs de l’Etat et des modes, n’a jamais trouvé toute sa place au sein de l’équilibre institutionnel de notre pays.

Dans la campagne électorale qui déjà s’achève, une fois de plus, les diversions n’ont pas manqué. La petite phrase de tel ou tel candidat, ses mouvements de colère réelle ou feinte, la couleur de ses chaussettes, autant d’éléments qui nourrissent les chroniques. Comme pour mieux nous faire oublier que la seule certitude de l’élection est que rebâtir notre vie démocratique sera tâche collective bien plus que mission d’un seul, indépendamment de ses qualités et mérites. Le Conseil économique, social et environnemental, n’a, quant à lui, été abordé que sous le prisme des querelles autour de ses nominations, au demeurant pour l’instrumentaliser dans des conflits de personnes internes à la droite, dénués d’enjeux et d’intérêt pour la quasi-totalité des citoyens. Quoi de neuf ou de bien pouvait venir d’une assemblée vue comme un groupement technique, à la composition figée, réservée aux inamovibles dirigeants d’organismes dont peu conservent encore un pouvoir d’attraction démocratique ? Et pourtant.

Le Conseil économique, que l’on avait essayé de revitaliser en le rendant social, puis environnemental, victime des jeux de pouvoir, enserré dans un système économico-politique à bout de souffle, pourrait bien avoir avoir trouvé une planche de salut inattendue. A l’heure où la vie politique nationale semble, une fois de plus, retourner à ses obsessions sur la viande halal, le Conseil a misé sur le handicap. Est revenu à un travail de fond sur le film Intouchable, dont le succès avait bousculé toutes les certitudes des responsables publics, avant de faire l’objet d’un silence en haut lieu, nul d’entre-eux ne sachant comment au juste en parler.

Le Conseil est également en passe de faire œuvre pionnière dans le système d’avenir de la saisine citoyenne, en permettant à la saisine sur le coût économique de la gestion calamiteuse actuelle de l’autisme d’aboutir. Bien entendu, ce ne sont que des signes. Un parfum printanier encore bien loin du paysage bucolique attendu. Avec certes la fâcheuse impression que seule la « troisième chambre », et non la première, se soucie de millions de nos concitoyens. Serait-ce une sorte de « deuxième collège » nouvelle version pour indigènes en fauteuil ou à canne blanche ? Qu’importe. En des temps de disette, ne négligeons pas les bouleversements d’avenir qui avancent à pas de colombe. Paul Ricoeur qui regrettait l’opposition entre la démocratie élective et la démocratie représentative, pouvait-il se douter que c’est l’exclu par excellence qui allait être un jour le seul à même de réunir les deux piliers séparés de notre pays et ainsi refonder la maison commune ?

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