A chaque jour suffit sa peine, et celle des temps troublés que nous traversons semble suffire amplement pour que nous ne songions pas à celle d’un passé encore plus sombre. D’autant plus que la situation actuelle, où le racisme et l’antisémitisme sont officiellement éradiqués du paysage politico-médiatique français, paraît aux antipodes des turpitudes d’il y a quelques décennies, lorsque la chasse aux « métèques » était jugée banale sinon vertueuse et où, en pleine Troisième République, les journaux rivalisaient pour arracher le titre convoité du périodique le plus antisémite de France.

Le changement de vocabulaire, très réel, pourrait nous faire oublier un phénomène aujourd’hui surprenant. Jadis, le racisme et l’antisémitisme, quasi-universellement répandus, étaient désespérément banals. Les professer risquait fort, aux yeux de beaucoup de membres de l’élite du pays, de réduire leur rang à celui du vulgaire. Bien des intellectuels, de droite comme de gauche, soucieux de se démarquer de la masse, revendiquaient donc tantôt un antisémitisme ou un racisme plus radicaux que celui du commun des mortels, tantôt leur donnaient des formes censées être nouvelles.

 

Pour ne donner qu’un exemple devenu classique, Maurras et l’Action française distinguaient l’antisémitisme « barbare » allemand, biologique et, comme ils disaient, « de peau », et l’antisémitisme français, bien entendu supérieur, intellectuel, qualifié d’« antisémitisme d’Etat ». Réussissant au passage à recycler la vieille idée de la supériorité de la civilisation française sur la « Kultur » allemande pour la plaquer sur les deux types supposés d’antisémitisme.

De nos jours, bien entendu, tout ceci a un détestable goût de naphtaline ou de formol. Le racisme et l’antisémitisme ne sont plus, en apparence du moins, facteurs de distinction sociale ou intellectuelle. Ils tombent sous le coup de lois, dont la France, peut-être avec raison, affirme détenir l’un des arsenaux les plus complets au monde en la matière.

Et pourtant. Tant de micro-événements, d’épisodes de la vie quotidienne devraient nous laisser songeurs. Discrets et ponctuels, ils ne font pas la Une de l’actualité. Ils demeurent même le plus souvent ignorés, oubliés après quelques instants. Il y a quelques jours Jean-Marie Le Pen était à Saint-Raphaël à l’occasion d’un meeting. Sous l’œil des caméras, il y évoquait avec une militante le nez de N. Sarkozy. Et celle-ci, comme pour mieux enfoncer le clou et savourer le moment, d’ajouter : « cela rappelle ses origines ». Curieusement, la presse n’en a guère parlé. Les temps où les phrases douteuses de Le Pen ébranlaient le pays sont bien loin. Et d’ailleurs, il y a fort à parier que Le Pen, jouant sur les mots et registres de sens, aurait échappé à toute poursuite judiciaire, de même que sa pourtant beaucoup plus grossière et moins rompue aux faux-semblants interlocutrice. Ce qui, il y a un siècle, était une remarque lourde, et banale, indigne d’un homme politique soucieux de briller dans les salons, est devenu coquetterie sociale, fondement juridiquement imparable de liens empoisonnés. Le racisme, d’herbe folle, est devenu rhizome qui lie sous terre, par la haine commune, les pulsions inavouables des uns et des autres. Et gardons-nous de clore hâtivement la question en soutenant que Le Pen n’est pas la France. L’écoute de maintes conversations du quotidien, y compris dans les milieux sociaux les plus distingués et les moins soupçonnables, livre sont lot de perfides mots d’esprit dans la même veine. Sinon plus basse encore.

 

Et si notre arsenal législatif contre le racisme et l’antisémitisme, non seulement serait d’une efficacité douteuse pour peser sur les convictions profondes des uns et des autres comme chacun a pu le constater, mais aurait également des effets pervers insoupçonnés ? Le plaisir du mot d’esprit dans son acception freudienne tient précisément à l’ampleur des interdits qu’il contourne et la communauté de transgression qu’il crée. Hier Le Pen tout au long de sa carrière, aujourd’hui, à un niveau certes différent, Guéant, et tant d’autres encore, bien qu’abjects personnages à tout égard, parviennent mystérieusement à attirer de leur verbe nombre de Français. Et tourner en bourrique l’ordre républicain du pays, comme le faisaient jadis Maurras et ceux de son acabit, ensorcelant les salons, happant les aspirations des élites à se sentir supérieures en transmuant en plaisir culturel douteux ce qui n’avait jusque là été que pulsion inconsciente réprimée.

Rendons-nous à l’évidence : les lois répressives telles que nous les entendons, même durcies et étendues, certes nécessaires, ne pourront pas servir de fondement à une ère nouvelle d’égalité. C’est plutôt par la fréquentation effective, quotidienne, banale, de toutes les diversités humaines que chacun pourra faire entrer ces réalités dans son inconscient. Et comprendre que, même blanc et habitant des beaux quartiers, il fait lui aussi corps avec la diversité.